approche psychanalytique de la croyance sectaire

réflexions sur l’écriture de mon mémoire de psychologie

L’inquiétant et le capitalisme

Publié par psychophone sur décembre 12, 2007

COMMUNICATION DE MICHEL LAPEYRE à P.E.R.U (PSYCHANALYSE ET RECHERCHES UNIVERSITAIRES) - Mars 2000

Pour introduire ce propos, je vais reprendre deux formules de Lacan relatives au capitalisme et à son discours. Première formule : ” Il n’y a qu’un symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant (1)”. Ainsi l’individu est le symptôme d’une vérité incarnée par le prolétaire. Celui-ci est le déchet du capitalisme, mais il est aussi l’occasion et la voie d’une sortie de son discours. Deuxième formule : le capitalisme se caractérise par la forclusion de la castration, le rejet des affaires du sexe et des choses de l’amour (2) . D’une part le capitalisme met sur le marché les objets fabriqués par la science. Il fournit ainsi de quoi boucher la division de chacun, saturer sinon suturer le sujet, avec les ” lathouses (3) “. Il produit alors des individus, soit des sujets complétés de leur plus-de-jouir. L’individu en tant que tel n’a plus besoin du phallus, comme signifiant de la relation du parlêtre au signifiant avec le manque qu’elle entraîne. D’autre part le capitalisme, et malgré la pornographie, dément le sexe, soit ce qui fait place à l’autre, sans que cette place puisse à aucun moment être comblée, par aucun partenaire : car le discours capitaliste (4) (DC) ravale le désir à réaliser au besoin à satisfaire au moyen d’objets adéquats. Enfin le DC ignore les choses de l’amour. L’amour comme rapport de sujet à sujet, comme rencontre de deux savoirs inconscients (5), implique un traitement de la jouissance. C’est un savoir y faire particulier avec l’abjection, avec l’être d’objet de l’autre. Comme tel, il se situe aux antipodes du reniement de la jouissance ou de son utilisation cynique, qui sont caractéristiques du DC. Le DC est le discours du symptôme social, et c’est aussi le discours du surmoi. C’est le discours de l’intégration forcée que Lacan repérait dans l’impérialisme moderne et ses effets de ségrégation. C’est le discours du commandement à jouir avec sa contrepartie du côté de l’exclusion. Sans oublier leur corrélat dans ” l’humanitairerie de commande (6)” qui couvre les exactions du capitalisme.

Est-ce un tableau inquiétant ? Ça ne rentre pas en tout cas dans la rubrique des phénomènes d’inquiétante étrangeté. Ceux-ci correspondent à une vacillation des repères et des références que nous mettons en œuvre dans le rapport à la réalité et la conduite de l’existence. Le phénomène d’inquiétante étrangeté fait prendre une chose pour une autre, le nouveau pour du déjà connu, l’inconnu pour l’habituel, et inversement… et réciproquement. C’est une impression fugitive, qui s’accompagne du sentiment de s’en tirer à bon compte mais de n’être pas passé loin de la catastrophe, et qui nous laisse sur la question de savoir ce qui a bien pu nous arriver. C’est un instant de vérité, un moment de passe. Il est lié à l’angoisse de castration qui fait suite à la réactivation des complexes infantiles refoulés, ou au retour des croyances surmontées. Mais cette réactivation et ce retour résultent d’une mise en jeu du fantasme, au travers de ses différents ébranlements et jusqu’à son éventuelle traversée. Par le biais du fantasme s’articulent, comme mise en scène et comme manœuvre, ce qui est de l’ordre de la représentation et ce qui est du registre de la singularité, compte tenu de ce qu’il y a d’irréductible dans l’une et dans l’autre. Le surgissement de l’inquiétante étrangeté coïncide avec la mise en question du sujet qui ” travaille ” le rapport entre les deux dimensions : ce rapport comporte en effet une marge d’incertitude, une part d’indécidable, où le sujet est appelé à s’immiscer. L’inquiétante étrangeté est étroitement liée à l’espace de liberté du parlêtre comme tel, entre détermination et cause, au moment même où s’impose à lui la responsabilité de sa position de sujet. C’est pourquoi l’inquiétante étrangeté est la preuve et la marque que le discours analytique (DA) entre en fonction, fût-ce à titre fugace. En effet, selon Lacan, il y a toujours quelque émergence du discours analytique dans le passage d’un discours à un autre (7). Or, selon Freud lui-même, c’est effectivement le cas des phénomènes d’inquiétante étrangeté les plus significatifs et les plus intéressants : ceux qui se produisent par exemple dans la fiction, avec le changement des ” présuppositions ( 8) “.

Dans et avec le DC, rien ne peut se produire qui ait une telle valeur de franchissement. Pourtant le DC connaît et fait connaître l’inquiétant, ne serait-ce que sous la forme de l’horreur, dont le capitalisme déploie et raffine les figures tout au long de son histoire. L’horreur se distingue de l’angoisse (9) : l’angoisse, comme préliminaire du désir, a trait à ce à quoi l’on s’attend pour s’y préparer ; l’horreur, comme l’autre face de la jouissance, a partie liée à ce devant quoi l’on recule voire que l’on récuse. Le DA tire parti de l’échec du fantasme pour opérer sur lui, procéder à sa construction, depuis ses ébranlements successifs jusqu’à sa traversée finale, susceptible de donner lieu à un désir inédit. Par contre le DC conduit soit à une consolidation du fantasme, soit à son implosion : il est, en ce sens, entre le comble de la psychothérapie et le comble de la réaction thérapeutique négative. Il débouche sur un renforcement des positions ou des fixations de jouissance. C’est d’ailleurs à ce double titre que le DC est à l’origine de certains phénomènes de la modernité qui sont autant, sinon plus, des traits culturels ou de civilisation que des formes psychopathologiques nouvelles : les états limites ou pathologies narcissiques (où la division du sujet fait retour dans le réel), les toxicomanies ou addictions (où là, c’est l’objet qui vient occuper le devant de la scène). Le DC est ce ” discours astucieux mais voué à la crevaison (10) ” qui sépare et isole ce que le DA s’applique au contraire à mettre en présence, à faire se rencontrer, tels l’ours blanc et la baleine. C’est ainsi que le DC sépare et isole le bien et le mal. Il suit par exemple la voie si bien décrite par Stevenson, avec la figure célèbre du ” Docteur Jekyll et Mr Hyde “, sorte de prototype, paradigme parfait de l’individu comme symptôme du capitalisme (11). Mais le DC recourt aussi à toutes les versions possibles et imaginables du fameux ” empire du mal “, pour mieux diviser le monde et justifier sa domination. Par ailleurs, le DC sépare et isole le vrai et le faux, conformément aux modèles dominants du savoir et de ses usages actuels : dissociant le spécialiste et le profane, assimilant la nouveauté à la vérité, et réduisant celle-ci à la tyrannie des effets de mode. Enfin le capitalisme sépare et isole le beau et le laid, grâce au discours moderniste et postmoderniste de la civilisation scientifique et technique, avec son éthique hédoniste et son esthétisme hygiéniste. Il multiplie en effet les apartheids, les ” développements séparés ” – bidonvilles, banlieues, zone de non-droit en tous genres – tout en prétendant rejeter, voire éliminer, ce qui fait pourtant le propre, voire la définition, de toute civilisation, soit le cadavre et le cloaque, la sépulture et l’égout. Le crime, l’erreur, le cloaque : le DC peut bien essayer de les dénier, de les dédaigner, de les décrier, il ne les empêche pas et même il les encourage.

C’est pourquoi si le DC est un traitement de la jouissance, c’est sur le mode d’une tentative, d’une entreprise de décontamination radicale vis-à-vis de celle-ci. De ce point de vue, le capitalisme échoue, mais il réussit quand même, au passage, à provoquer des dégâts, à faire des ravages, à causer des catastrophes voire à conduire au désastre : usant et abusant, à l’endroit de l’autre, de la diabolisation, de l’objectivation, de la purification. L’histoire de notre siècle finissant nous a appris où risquent de mener toutes ces variantes de la ” chosification ” de l’être humain ou, pour mieux dire, du parlêtre : non pas fatalement mais ” possiblement ” au totalitarisme, si bien présenté par Hannah Arendt (12). S’il y a donc, dans le DC, un élément qui correspond à l’effet d’inquiétante étrangeté spécifique du DA, il s’agit, à mon sens, de la frayeur, de l’effroi, de la terreur. C’est un désappareillage de la jouissance qui ramène, lorsqu’il a lieu, à la misère native de tout un chacun, entre détresse et canaillerie, soit ce qui fait l’espèce humaine en tant que telle, comme ” humeur malsaine (13) “. Comme tel, l’effroi n’est pas un équivalent de l’inquiétante étrangeté, car il se situe bien en deçà. L’inquiétante étrangeté proprement dite, quant à elle, accompagne la délocalisation et le remaniement de la jouissance qui sont contemporains de l’assomption de la castration. Malgré certains efforts louables, principalement du côté de l’histoire, et aussi du côté de l’anthropologie et de la sociologie (et par contre presque pas du côté de la psychologie), je ne fais pas confiance aux sciences dites humaines pour envisager et traiter l’effroi et la terreur. On pourrait par contre trouver un bien meilleur relevé des indices ou des traces de l’inquiétant qui est inhérent au DC dans certaines variétés du genre fantastique. Mais, à mon avis, l’apparence grand-guignolesque, que prend trop souvent dans ce cadre la description de l’épouvante, ne peut pas faire concurrence aux témoignages des rescapés des camps (de concentration et d’extermination), qui portent justement sur les effets de l’idéologie et de la pratique de la terreur. Il est vrai que le capitalisme distille à doses homéopathiques ce que le totalitarisme injecte à doses massives mais, quitte à choquer, je dirai que la potion est la même : et par conséquent, les témoignages des camps, avec leur brutalité et leur sobriété, nous informent sur les tendances latentes mais majeures du DC, comme fabrique moderne de l’inquiétant.

Qu’ils fassent, ou non, partie de la littérature, les témoignages sur les camps remettent en cause toute la littérature, ancienne, présente et à venir. Non pas pour la vouer aux gémonies en tant que servante de la fiction, ainsi que l’ont prétendu certains, mais au contraire pour la réhabiliter comme le lieu d’un certain usage de l’inquiétante étrangeté : justement celui d’une riposte et d’une réponse à la terreur qui soient à la hauteur, c’est-à-dire qui soient dignes des discours fondamentaux en exercice. C’est bien pourquoi je ferais plus volontiers confiance à la littérature, et à l’art en général, pour aborder la terreur et lui faire face : eux, ils ont fait leurs preuves. François Bon nous disait un jour, lors d’une visite à Toulouse, que l’écriture vise à soutenir le conflit, à affronter le monstre, à se confronter au trou. Cette remarque a une valeur générale, mais elle est singulièrement remise à l’ordre du jour par l’expérience et les témoignages relatifs aux camps. Je pars donc de l’idée – hypothèse forte, j’en conviens – que le capitalisme contient les prodromes du totalitarisme comme machine de terreur. Je considère alors que les figures de l’inquiétant qui relèvent de son discours sont à rechercher dans tout ce qui vient faire obstacle à la rencontre de l’angoisse et par conséquent à l’assomption du désir, et aussi dans tout ce qui pousse à succomber à l’effroi, à s’abandonner à la terreur, à se soumettre aux commandements de la jouissance. Pour le travail de recueil de ces figures, je me tournerais volontiers vers des artistes, par exemple, et entre autres, vers des auteurs comme Franz Kafka, Robert Musil, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, et aussi Robert Antelme, Primo Lévi, Jorge Semprun, Georges Pérec… Ils attestent en effet de ceci que, même dans ses formes les plus extrêmes et les pires, c’est-à-dire, selon moi, dans son stade suprême qu’est le totalitarisme, le discours capitaliste n’est pas indemne de toute influence. Il reste encadré par les autres discours. Il peut être contaminé par une sorte de culture ou de greffe de la castration.

La vocation du DA, s’il y en a une, c’est alors de travailler à ce joint entre le DC et les autres discours, sans pour autant virer au service du capitalisme. On sait que Lacan craignait, et n’excluait même pas, pour la psychanalyse, qu’à l’avenir elle devienne un symptôme social à son tour, et donc un ” discours pesteux (14) “, disait-il. C’est à elle, la psychanalyse, de ne pas mériter ce sort. Le DA en tout cas est plutôt fait pour cultiver l’inquiétante étrangeté : celle-ci est un signal du symptôme, dont la destinée est de devenir sinthome, signe du sujet, et comme tel de lier le sujet au social, cette fois non pas malgré sa singularité mais bien grâce à elle. L’inquiétante étrangeté, entre doute à lever et certitude à obtenir, le DC l’abrase pour exposer le sujet à l’effroi, sinon livrer le parlêtre à la terreur, dans une perplexité sans recours ni secours. C’est au contraire le propre du DA que de réveiller, de solliciter l’inquiétante étrangeté. C’est ainsi que le DA arrache à la terreur, et soustrait au DC, en permettant à chacun non plus de se fondre comme individu dans la masse mais de se décider, tels les prisonniers du fameux dilemme (15), à contribuer effectivement et efficacement comme sujet au lien social, c’est-à-dire pas sans y inscrire sa singularité, ou encore sa ” différence absolue (16) “.

Michel Lapeyre, Marie-Jean Sauret, Sidi Askofaré

Toulouse, 24 mars 2000, Lyon, 25-26 mars 2000

Notes :
 
* Cet exposé est le résultat des travaux effectués au sein de l’E.R.C. (Équipe de Recherches Cliniques, de l’Université de Toulouse Le Mirail), et dans le cadre de l’activité d’un séminaire franco-colombien sous l’égide du Comité ECOS-Nord (Comité Évaluation-Orientation de la Coopération Scientifique : Colombie, Mexique, Venezuéla). Il s’appuie aussi sur les contributions de la revue Barca!, notamment les numéros 1, ” L’utile et la jouissance “, et 13, ” Le capitalisme et son discours “.
 
1 Jacques LACAN, ” Discours de Rome : La troisième “, VIIe Congrès de l’E.F.P., Rome, Lettres de l’École, 1975, n° 16, p. 177-203.
2 Jacques LACAN, ” Le savoir du psychanalyste “, Entretiens de Sainte-Anne, 1971-1972, Inédit, Leçon du 6 janvier 1972.
3 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, Champ Freudien, 1991 (notamment chapitres X à XIII).
4 Jacques LACAN, ” Sur le discours psychanalytique “, Conférence à l’Université de Milan, 12 mai 1972, inédit.
5 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, Le champ freudien, 1975, p. 131.
6 Jacques LACAN, Télévision, Paris, Seuil, Le champ freudien, 1973, p. 54.
7 Jacques LACAN, Encore, opus cité, p. 20.
8 Sigmund Freud, ” L’inquiétante étrangeté “, L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, NRF-Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1985, p. 259-263.
9 Freud emploie des termes parfaitement différenciés à cet égard : Angst (angoisse) ; Grausen, Abscheu (horreur) ; Schreck (effroi).
10 Jacques LACAN, ” Sur le discours psychanalytique “, déjà cité.
11 Pierre BRUNO, ” L’humain “, Trèfle, Bulletin de l’Association Freud avec Lacan, n° 3, octobre 1999, p. 131-138.
12 Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, publié en 3 tomes aux Éditions du Seuil, collection Points, Série Essais : Sur l’antisémitisme (199 8) ; L’Impérialisme (1997) ; Le Système totalitaire (1972).
13 Jacques LACAN, Encore, opus cité, p. 105.
14 Jacques LACAN , ” Sur le discours psychanalytique “, déjà cité.
15 Jacques LACAN, ” Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée “, Écrits, Paris, Seuil, Le Champ Freudien, 1966, p. 197-213 (notamment p. 211-213).
16 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, Le champ freudien, 1973, p. 248.

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